03
Mar 13

Robert Parker

Robert Parker balbutiait en tant que critique de vins lorsque sa carrière décolla au début des années 80, avant d’être littéralement « satellisé » quelques années plus tard. Au-delà de ses qualités de dégustateur hors norme (il peut goûter une centaine de vins dans la journée, sans que son jugement ne s’émousse), et de sa mémoire olfactive et gustative surdéveloppée (il dit goûter 10 000 vins/an !), l’origine de ce succès « stratosphérique » prend sa source à Bordeaux, dans le millésime 1982. Retour sur le phénomène.

guide_parker_bordeauxAlors que la majorité des critiques méjuge totalement le potentiel du millésime 82, Robert Parker, à l’instar de Michel Bettane, l’encense immédiatement : jackpot, l’année se révèlera être magistrale, notamment à Bordeaux. Les acheteurs suivront dorénavant ce juriste américain à la « vista » indéniable, et aux jugements aussi attendus que décriés. Les cuistres boursouflés de jalousie ou de frustration reprochent au Guide de porter des avis qui sonnent comme autant de sentences. C’est vrai qu’il peut faire (à Bordeaux) ou défaire (en Loire dont il trouve les rouges « herbacés ») la réputation de certains vins. Mais quelle responsabilité le critique endosse t-il dans la médiocrité qu’il dénonce? Il me semble moins inepte de « challenger » la méthode, ou d’exposer les orientations du dégustateur.

Tel un journaliste citant hors contexte, ou un critique littéraire jugeant un roman sur son seul titre, le dégustateur se livre toujours à un exercice périlleux en résumant un vin sur une ou plusieurs expériences de dégustation. Certes, les qualités organoleptiques d’un vin sont primordiales, mais ces dernières s’apprécient au regard de l’instant même de la dégustation : déguste t-on seul ou entre amis, dans le calme ou la cohue, en mangeant ou pas, chez soi ou chez le vigneron, etc. Ainsi, dans le cas d’une bonne note (supérieure à 80/100) ou mauvaise note (entre 50 et 80/100) attribuée par Robert Parker peut-on avoir soi-même une appréciation dissymétrique.

Goûter à la chaîne des dizaines de vins différents en quelques heures revient inéluctablement à favoriser les vins riches, puissants et tanniques. Les vins « parkérisés », comprendre touchés par la grâce d’un commentaire élogieux, se sont ainsi retrouvés dépositaires d’un style qui allait bientôt faire école compte tenu des retombées commerciales induites. Faisant la part belle aux élevages en fût de chêne et à l’extraction poussée, Robert Parker a influencé de nombreux vignerons, comme en Italie, dont les « super-toscans » sont un avatar.

Gourou du vin comme il est parfois surnommé, Robert Parker n’en reste pas moins homme. Il commet des erreurs (cf. enquête à charge d’Hannah Agostini « Robert Parker, anatomie d’un mythe », ed. Scali), ne fait pas autorité dans tous les vignobles (il est persona non grata en Bourgogne, où une affaire l’a opposé à la Maison Faiveley, dont, pour la petite histoire, l’avocat était un certain Hubert de Montille), et possède (ou est possédé par) un bulldog Buddy qui pète. Pour ma part, je respecte le seul critique ayant jamais influencé le monde du vin, et dont les ouvrages sur Bordeaux font référence. Je rejoins en cela Michel Rolland qui dit de Robert Parker que « Bordeaux peut lui ériger une statue ».


19
Juil 11

Thierry Brouin (Domaine des Lambrays)

Les chais de du Clos des Lambrays : quel meilleur écrin pour une verticale?1er acte : le protagoniste entre en scène. Elégant, ses yeux sont aussi pétillants que ses vins sont tranquilles. D’une vivacité d’esprit tout en causticité, il sait immédiatement charmer son auditoire par quelque anecdote croustillante. Comme du temps de l’ère Renée Cosson, entre l’après-guerre et la fin des années 70, où le domaine brillait par ses absences. « Qui va à la chasse… » oublie son moût dans le vieux pressoir à vis pendant tout un week-end. Du propre aveux de Thierry Brouin, le vin avait un goût si prononcé de métal qu’il en était impropre à la dégustation. Nous sommes à Morey-Saint-Denis, un village tristounet de la Côte-de-Nuits, dans la cuverie du Domaine des Lambrays. Thierry Brouin, régisseur, oenologue et conteur hors pair est notre hôte. Le décor est planté.

2ème acte : quelques didascalies plus loin, nous voilà dans le Saint des saints, le chais, où quelques dizaines de fûts (dont 50% sont neufs) recueillent le précieux nectar issu des 8,65 ha de Grand Cru – Clos des Lambrays. A l’instar du Premier Cru nuiton « Aux Perdrix » détenu en quasi monopole par le Domaine des Perdrix, 5 ares ont échappé ici à Günter Freund en 1996 lorsqu’il rachète le domaine pour 42 millions de francs (s’il existait un marché, mais il n’y a pas de vendeur, le prix serait le même, à la devise près….).
L'autre producteur du Grand Cru "Clos des Lambrays"Là où un court de tennis devait être aménagé, la famille Taupenot-Merme produit aujourd’hui tant bien que mal moins de l’équivalent d’1 pièce (300 bouteilles) d’un improbable Clos des Lambrays. Rarissime, cher, et… »ça n’vaut pas un coup d’cidre… »

3ème acte : dénouement sous forme de dégustation. Le Morey-Saint-Denis Village 2010 tiré sur fût est somptueux : minéral, long en bouche, avec un fruit subtil et mûr; s’en procurer d’urgence. Puis une verticale de Clos des Lambrays : 2010 tiré sur fût, 2009, 2007 et 1992. Puis un Puligny-Montrachet 1er Cru 2009 – Clos des Caillerets pour conclure en beauté. « Vous m’en mettrez 2 containers Reefer de côté, mon brave » me suis-je hasardé. En v(a)in…Après une visite magistrale au Domaine Carillon (Jacques) passée à sucer du caillou et à humer du coing (7 premiers crus de Puligny-Montrachet et le Bâtard-Montrachet dégustés sur le millésime 2009), quel délice pour mes papilles que de poursuivre sur des vins tout aussi minéraux, fins, racés, où le bois est totalement fondu (20% de chêne neuf pour Carillon)…A bas les décoctions de chêne vanille-bourbon façon Mariage Frères, vivent les pinots aux robes pâles que l’on boit par feuillettes!

Mais il est temps de rendre son verre et de saluer l’artiste…Qu’il est difficile de les abandonner, tant les nourritures spirituelles servies par Thierry Brouin nous ont délectés.

Applaudissements.


22
Mai 11

« Prudence » (Alain Chatoux – Beaujolais)

Alain Chatoux dans son antre de Sainte-PauleC’est assurément le sentiment qu’inspire cette ritournelle du « Chabal des Montagnes »…Plus que par sa carrure d’ancien lutteur gréco-romain, ou la charpente de ses vins, ce vigneron du Beaujolais, situé à Sainte-Paule, inspire le respect. « Qui boit du Chatoux / Reste debout », peut-on également lire dans son antre du pays des Pierres Dorées, à 2 rangs de vignes d’Oingt (l’1 des 100 villages classés de France, aux côtés, entre autres, des Baux de Provence). Partir à la découverte du Domaine Alain Chatoux, c’est s’assurer d’un Panorama complet sur la Petite Toscane!

Key factors of success* : « viti » et « vinif », autrement dit, le respect scrupuleux d’un terroir aux parcelles bénites et un travail au chai hors norme. Cela paraît évident en l’écrivant, ça l’est moins dans l’exécution, quand il s’agit de se lever à 5h pour aller sulfater, histoire de soigner l’intéressement des salariés du laboratoire Bausch&Lomb, au Collyre si précieux…

Dans cette partie méridionale du Beaujolais, moins mise en avant que son pendant septentrional aux 10 crus, certains vignerons s’escriment à travailler plus avec leurs mains qu’avec leurs tripes; ça gâcherait le moût…Zéro passage en fût, pas de thermovinification (MPC), mais des macérations longues (jusqu’à 19 jours, quand le standard est à 4 jours) pour ses 9 cuvées vinifiées séparément en fonction de la composition des sols, ce qui donne aux vins rouges une grande intensité de couleur et des arômes riches : mandarine pour la cuvée n°1 (schistes) 2010, bigarreau (cerise Napoléon) pour le Vieilles Vignes 2009, cacao pour le Vielles Vignes 2007…Pas du 3 étoiles, non, mais comme dirait le Bibendum :  « ça vaut le détour ».

Entre joutes verbales avec Raymond Devos, croisé au hasard d’une descente à Saint-Georges de Reneins, et ses classes avec Yves Gangloff en 1985, Alain Chatoux nous livre une expression d’un Beaujolais qui « pinote », comme en témoigne ce jéroboam de Vieilles Vignes 1984 dont la fraicheur n’est pas sans rappeler la Bourgogne si proche, mais avec une tonalité toute beaujolaise…

Rendue célèbre par le Général de Gaulle en 1944« Si c’est vrai, c’est dans le Progrès. Si c’est faux, c’est dans le Figaro » m’a confié cet amateur de bons mots, un tantinet chauvin. Alors, si vous êtes de ceux qui en boiraient autant qu’un curé peut en bénir, venez « remettre le facteur sur le vélo » à Sainte-Paule, vous ne serez pas déçu…

A suivre sur VinduBeaujolais.com!

 

* : vendant l’essentiel de sa production aux « connoisseurs » que sont les sujets de Sa Gracieuse, le clin d’oeil s’imposait.